page1image11056En MEMOIRE du Docteur Sabatino SCHINAZI 
Mr Sabatino SCHINAZI nait le le 28 juin 1893 à MÉHALA-KÉBIR en EGYPTE, de nationalité française. Il est scolarisé à l’Ecole française des missions africaines puis commence des études de médecine à BEYROUTH :



Il arrive en France par Marseille puis rejoint Bordeaux en 1916. Il participe, entre autres, aux soins des blessés de guerre à l’Hôpital Pellegrin. Il remplace bénévolement en 1917 et 1918 des confrères mobilisés. Il passe brillamment sa thèse en 1919: pour cette contribution sur les «Etats méningés curables à lymphocytose rachidienne de cause indéterminée», il est jugé «exceptionnel, brillant» et reçoit les félicitations du jury, présidé par le Pr JEANTES. Il devient alors Docteur en médecine.

Il choisit de s’installer professionnellement en 1921 au 199 Rue Achard à Bacalan. Ce quartier de Bordeaux Nord, dont la réputation est mauvaise, dispose alors de peu de médecins, alors que la pauvreté de sa population est notable.
Il est à la fois généraliste, médecin accoucheur, traite les rhumatismes, ne craint pas de faire quelques interventions.

La qualité de sa pratique médicale, sa disponibilité et sa générosité lui permettent une reconnaissance rapide des habitants de ce quartier et bien au-delà. Beaucoup de ses patients ne le payent pas. Il les soigne gratuitement. Il est baptisé rapidement « médecin des pauvres ».
Parmi les multiples témoignages, celui que rapportera Pierre BRANA dans son ouvrage « Une jeunesse bacalanaise » (pages 18 à 25) est particulièrement explicite. Les nombreux avis recueillis auprès de sa famille et de nombreux autres patients du Dr SCHINAZI évoquent notamment : « une disponibilité à tout moment de jour comme de nuit, un désintéressement financier manifeste, une haute compétence professionnelle »)



Sur un plan personnel et familial, il se marie en 1920 avec Marie SABOURIN, fille d’imprimeurs du Cours de la Martinique à BORDEAUX
Le couple SCHINAZI-SABOURIN va donner naissance à 10 enfants, Rachel et Samuel (en 1922), Daniel (en 1924), Esther (en 1927), Gabriel (en 1928), Moïse (en 1930), David (en 1932), Elie (en 1934, décédé en 1936), Elia (en 1938) et Elie (en 1939) :

Avec l’arrivée de l’occupant nazi et du pouvoir pétainiste en 1940, promulguant le 3 octobre le statut des juifs, il a des problèmes croissants pour poursuivre son exercice médical et sa vie de famille. Malgré son statut protecteur (fils de mère catholique, époux d’une non juive et père « d’aryen »), il est intégré dans le fichier juif, puis arrêté en juin 1942.
Durant son internement, un courrier de la préfecture de la gironde, daté du 4 juillet 1942, est adressé à son cabinet médical, pour lui notifier l’interdiction d’exercer sa profession de médecin en France.
Il reste emprisonné dans la banlieue bordelaise, à MERIGNAC (Camp de Beaudésert), pendant 17 mois. Malgré de nombreuses démarches effectuées par son épouse auprès des différentes autorités ainsi qu’une pétition signée de nombreux Bacalanais, il reste détenu.

Il est ensuite intégré au convoi n° 64 du 25 novembre 1943 qui prend la direction de DRANCY puis d’AUSCHWITZ le 7 décembre 1943.
Lors de la débâcle nazie, il subit les changements de camp décidés en urgence; il survit quelques jours au milieu des mourants. Il meurt à son tour près de DACHAU le 25 février 1945, dans les conditions horribles de ces assassinats à petit feu :







Il repose depuis au charnier de KAUFERING, commune de Bavière, située dans l'arrondissement de LANDSBERG am LECH. Son fils Moïse SCHINAZI, seul survivant avec sa soeur Elia des enfants de Marie et Sabatino, vient de lui rendre hommage en ce mois de septembre 2018 :


Une rue à son nom et une stèle située sur l’emplacement de l’ex Cité Lumineuse de Bordeaux, rue Achard, perpétuent sa mémoire.



Contrairement aux pouvoirs publics, l’ordre des médecins de gironde, complice dans le destin funeste du Dr SCHINAZI, n’a jamais reconnu sa responsabilité et ne s’en est jamais excusé publiquement. Dans une deuxième partie, nous allons nous pencher plus en détails sur cet aspect de l’histoire.


La responsabilité du conseil départemental de l’ordre des médecins de gironde dans la marche vers la mort du Docteur Sabatino SCHINAZI.

Plusieurs tentatives de création d’un ordre des médecins avaient été repoussées lors des décennies précédant la 2° guerre mondiale. Un des derniers projets avait été échafaudé en 1933 par Xavier VALLAT, futur commissaire aux questions juives du Maréchal PÉTAIN.
Il a donc fallu que surgissent ces années sombres pour que la greffe prenne. Quatre jours après l’adoption des lois anti-juives du 3 oct. 1940, l’ordre des médecins est créé le 7 octobre 1940 avec dissolution des syndicats médicaux existants et confiscation de leurs biens au profit de ce nouvel ordre (cf document 1 en annexe).
La partie la plus réactionnaire du milieu médical s’investit dans ce nouvel organisme. En Gironde, le
« noyau dur » des médecins de l’Action Française, avec entre autres Pierre MAURIAC et Noël MOREAU, prennent les commandes du conseil départemental de l’ordre : le premier devient président, le 2° secrétaire.

Ils s’inscrivent alors dans les préconisations du conseil supérieur national de l’Ordre : « l’obéissance au Maréchal Pétain », avec entre autres la « défense de la vigueur de la race », deviennent les nouveaux objectifs de la « profession »... !
Localement, entre autres, ils vont être très influents sur le parcours de vie du Dr Sabatino SCHINAZI.
Sollicité le 15 janvier 1941 par le Directeur des Services départementaux d’Hygiène de la Préfecture de la Gironde pour avis sur le Dr SCHINAZI, la réponse datée du 6 février 1941, de Pierre MAURIAC, président du Conseil Départemental de l’Ordre des médecins de la Gironde, transmet la motion adoptée par le conseil départemental ce même 6 fév. 41 :
« ...-Considérant que le Dr SCHINAZI n’a pas scientifiquement honoré sa patrie d’adoption;
-Considérant qu’il n’a jamais fait aucun service militaire;
-Considérant qu’il est marié depuis le 12 août 1920 à une française et qu’il a neuf enfants vivants âgés de 19

ans à 16 mois; mais aussi que du point de vue professionnel il a souvent méconnu les règles habituelles de la déontologie médicale; que du point de vue moral, il jouit d’une réputation mauvaise et qu’au reste il a subi en 1923 une condamnation en correctionnelle pour son manque de probité, que du point de vue national il a pactisé dans le quartier ouvrier où il exerce avec les éléments avancés qui ont fait tant de mal à la France ; -Considérant qu’il n’est pas possible de dire qu’il s’est intégré à la communauté française, dont il a cependant vécu, sans lui rendre d’autres services que ceux que rend un médecin par son activité professionnelle habituelle; que s’il est vrai qu’il a de nombreux enfants, il est non moins vrai qu’il n’est pas désirable de voir créer et se développer en France un foyer de jeunes gens d’origine étrangère en dépit de l’option pour ce pays dont ils ont été l’objet, jeunes gens dont il est à craindre qu’ils ne ressentent longtemps les effets de l’ambiance familiale où ils ont vécu; qu’au reste on ne voit pas pourquoi le Dr SCHINAZI , étranger, ne demanderait pas à sa patrie d’origine le droit d’élever sa famille.
-Estime que le Dr SCHINAZI n’a aucun droit à bénéficier des exemptions prévues par la loi du 16 août 1940;
-Donne un avis défavorable à la demande qu’il a formulée en vue d’obtenir l’autorisation de continuer à exercer la médecine en France;

-Décide que le Dr SCHINAZI ne sera pas inscrit au Tableau de l’Ordre des Médecins de la Gironde... »
Il est prévu que l’interdiction d’exercer la médecine en France prenne effet fin juillet 1941, l’Ordre lui accorde un délai pour qu’il puisse prendre les dispositions nécessaires à son changement de situation...
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Le Dr SCHINAZI va alors saisir le conseil national de l’ordre des médecins et la Commission nationale de contrôle.
Il écrit également au commissariat général aux questions juives le 26 août 1941 (cf décret du 11 août) :
Mr le Haut Commissaire,
J’ai l’honneur de faire appel à votre haute bienveillance en vous faisant la présente requête : Né le 28

juin à MEHALLA KEBIR (Egypte), j’ai fait mes classes aux Ecoles Françaises des Missions Africaines et commence mes études de médecine à l’Ecole de médecine de Beyrouth. En 1916, sur les conseils de mes professeurs, en particulier de Mr D’AUBERT de PEYRELONGUE je suis venu en France. A mon arrivée et dés que j’eus mis le pied sur le sol de ma « patrie spirituelle » ma seule aspiration, ma première pensée étaient : servir. Je me présentais donc au bureau de recrutement de la place de MARSEILLE et je demandai à m’engager dans la Légion Etrangère. Malheureusement la commission me refusa, me trouvant inapte à « faire campagne ». J’ai quitté ensuite MARSEILLE pour BORDEAUX où j’ai passé les diplômes de doctorat en médecine - diplôme d’Etat - avec les félicitations du jury et la mention très bien, tant aux travaux pratiques qu’à l’oral. Faut il rappeler qu’en 1917-1918, lors de terribles épidémies dysenterie et de grippe infectieuse, malgré mon état physique déficient, je me suis efforcé de jour et de nuit, d’apporter mes soins aux malades, remplaçant bénévolement et à titre gracieux, des confrères mobilisés, sans souci de ma santé ni de la contagion. Peut être importe t’il de souligner, qu’installé à proximité des Chantiers de la Gironde, je soigne ma clientèle aussi humble que nombreuse, à laquelle je suis profondément attaché. Il y a lieu de croire que la réciproque est vraie, à en juger par les nombreuses signatures qui spontanément, ont couvert les feuilles de pétition en vue de solliciter des pouvoirs publics mon maintien à la tête de mon cabinet médical. Je crois devoir particulièrement signaler que si je ne suis pas moi-même français d’origine, par mon mariage, je me suis allié à la famille SABOURIN, une famille authentiquement française, de vielle souche de l’Aquitaine ; que de ce mariage sont nés dix enfants dont neuf vivants, tous français, tous encore mineurs, respectivement âgés de deux à dix-neuf ans. Le département de la Gironde ne compte que peu de médecins assujettis au numérus clausus, leur nombre n’atteint même pas la moitié du pourcentage autorisé. Ne pourrais je espérer, Mr Le Haut Commissaire, une mesure de clémence en considération de ma formation culturelle foncièrement française, des preuves de bonne volonté que j’ai données de servir ma patrie d’adoption, de mon exceptionnelle situation de famille dont j’assure seul la lourde charge...
- En réponse à toutes ces démarches d’appel, dans sa séance du 19 mars 1942, le conseil départemental de l’ordre des médecins de Gironde signifie qu’il ne change pas d’avis.
- Puis dans une lettre du président du conseil départemental, Pierre MAURIAC, à Monsieur le Directeur de l’Hygiène et de l’Assistance, le conseil précise encore qu’il ne change pas d’avisen signalant :
- « qu’il est très riche » ...
et que : « Le Dr SCHINAZI est le prototype du métèque dépourvu de tout scrupule dont on ne voit vraiment pas pourquoi la France aurait à assurer la subsistance ainsi que celle de sa nombreuse progéniture. Il a été condamné en correctionnelle pour trafic en matière d’accidents du travail et aurait été mêlé à une histoire de carnets médicaux pour victimes de la guerre. C’est une recrue foncièrement indésirable pour la médecine française ».
-En avril 1942 (avant son arrestation officielle), ils vont l’écarter de la demande de libre circulation professionnelle des médecins du quartier auprès de la Préfecture (cf document 2) ; il se trouve exclu de la communauté médicale par ses pairs, avant qu’une décision officielle des gouvernants ne soit prise à son encontre.
Nous ne rapporterons pas ici les multiples déclarations odieuses des dirigeants de l’ordre départemental. Notons simplement qu’il ne s’agit pas de dérapages ponctuels mais d’un acharnement durable, avec le président ordinal Pierre MAURIAC en chef d’orchestre : le 30 janvier 1942 à Paris, lors de la réunion des Présidents et Délégués des Conseils départementaux, il souhaitait de plus, solennellement, que :
« l’élimination des métèques hors du corps médical soit poursuivie sans faiblesse ».
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Nous avons ainsi confirmation manifeste que l’ordre départemental des médecins a devancé les gouvernants français collaborateurs de l’époque et l’occupant nazi pour stigmatiser, exclure, faire emprisonner puis déporter le Dr Sabatino SCHINAZI.
A notre connaissance l’ordre départemental des médecins de Gironde ne s’est jamais excusé publiquement pour sa participation à cet assassinat, alors que les pouvoirs publics ont rendu hommage à ce médecin des pauvres (cf la stèle mémorielle et l’avenue Sabatino SCHINAZI à Bordeaux Nord).



Et il ne peut évoquer l’ignorance ; l’article ci-joint (doc 3) publié dans par le journal Sud-Ouest du 3 février 1998 à l’occasion du procès Papon avait évoqué les faits, les dirigeants ordinaux n’ont pas souhaité en débattre.



Il est également significatif que suite à notre action dénonciatrice qui s’est accentuée depuis 2015, comme par hasard, un article de la revue ordinale départementale en juillet 2016 évoquant le Dr SCHINAZI, masque honteusement cette responsabilité ordinale.

Plus de 70 ans après ces évènements, certains nous diront que le temps a passé, que l’ordre actuel des médecins serait né en 1945, que le contexte des années 40 était difficile pour appliquer l’éthique médicale, qu’il faut oublier cette époque ...etc...

...Nous affirmons au contraire que ce travail de mémoire est indispensable et que quiconque, souhaitant négliger ces faits historiques, s’expose davantage au risque de les revivre et fait mourir une 2° fois le Dr Sabatino SCHINAZI.


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