Faut-il sauver l’Ordre ?
JIM.FR Aurélie Haroche | 25 Juillet 2025
C’est une préoccupation aussi vieille que le monde, mais qui connaît un renouveau à l’heure de la massification de l’information : comment lutter contre la désinformation ? Comment éviter qu’elle ne concurrence la raison, la nuance et surtout la vérité scientifique ? Comment éviter qu’elle ne se diffuse, via la peur et l’intimidation ? De nombreuses conférences, comités Théodule et autres groupes de réflexion se sont penchés sur le sujet, avançant des pistes plus ou moins convaincantes. L’idée de créer des instances de référence a notamment souvent germé, avec la limite majeure que la vérité scientifique ne se décrète pas (ce qui constitue d’ailleurs une brèche de choix pour les complotistes en tous genres). Pourtant, d’aucuns ont espéré que certaines institutions pourraient agir comme des remparts, des défenseurs de l’intégrité scientifique. Et par exemple, même s’il est souvent moqué et décrié, l’Ordre des médecins.
Un drôle de camp
Les espoirs fondés dans l’Ordre pour jouer ce rôle n’étaient probablement pas très élevés, mais la déception n’en est pas moins amère. Quasiment systématiquement (même s’il existe des exceptions avec la condamnation tardive de quelques praticiens antivax ou zélateurs de traitements fantaisistes et dangereux), l’Ordre apparaît souvent être du côté de ceux qui piétinent la médecine par les preuves, de ceux qui répandent les informations les plus dangereuses, de ceux qui harcèlent les courageux qui tentent de faire entendre leurs voix plus haut qu’eux.
Directives précipitées
Pendant la pandémie de Covid, le Dr Damien Barraud, anesthésiste réanimateur à Metz n’a rien cédé. Opiniâtrement, sans aucune concession, il a démonté méticuleusement les prises de position irrationnelles et délétères qui allaient à l’encontre de l’ensemble du consensus médical sur les vaccins, les traitements ou encore la transmission de la Covid. Il l’a parfois fait avec violence, mais une violence qui ne faisait que répondre à celle dont il était la cible : des vagues ininterrompues de messages non seulement ineptes mais aussi haineux.
Un message sur X en particulier a retenu l’attention : « « Merci de rédiger vos directives anticipées pour dire qu’en cas d’agonie vous refusez toute sédation analgésie. Je me ferai un plaisir de vous regarder étouffer avec les yeux sortant des orbites » a lancé le Dr Barraud. Cette attaque a été l’objet d’une plainte devant le Conseil de l’Ordre de la part de deux membres de l’association BonSens.org qui se présente comme une organisation défendant la « liberté de choix thérapeutique », mais dont les positions sont clairement hostiles à la vaccination. La chambre disciplinaire du conseil départemental de l’Ordre des médecins 57 (Moselle) a instruit cette plainte et a condamné en première instance le 13 juin 2025 le Dr Barraud à une interdiction d’exercer pendant trois mois, dont un mois ferme.
Les juristes ne pourront manquer de confirmer que la sanction de l’Ordre n’est nullement inattendue. L’Ordre applique en effet le code de déontologie. « Lorsqu'un médecin insulte ou dénigre un individu n'étant pas lui-même médecin, il(…) discrédite, aux yeux de l'Ordre, l'image de la profession », soulignait, il y a quelques semaines, à propos d’affaires similaires, Jean-Paul Markus agrégé de droit public, co-directeur scientifique du site Les Surligneurs et spécialiste du droit de la Santé sur le site Conspiracy Watch. « C'est précisément ce qui est reproché aux docteurs Jean-Paul Hamon et Jérôme Marty. « D'un point de vue juridique, leurs sanctions sont donc compréhensibles » confirme l'homme de droit. Une conclusion partagée par certains médecins que Conspiracy Watch a pu interroger. « Je comprends qu'ils puissent ressentir cela comme une injustice, d'autant qu'ils ont été ciblés de manière très violente par la complosphère, mais les termes qu'ils ont employés peuvent être jugés offensants », regrette l'infectiologue et cheffe de service des maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Antoine Karine Lacombe, elle aussi harcelée par de nombreux influenceurs conspirationnistes», poursuit Conspiracy Watch.
Conflits d’intérêt et autres irrégularités
Sans doute, le blâme, le rappel au code de la déontologie étaient-ils en effet inévitables. Cependant, reconnaissant les conditions particulières de ces échanges, l’Ordre aurait pu choisir la clémence. Mais surtout, plutôt que de s’en tenir à la neutre application du code de déontologie, le conseil départemental a clairement pris parti. En effet, comme le rappellent les nombreux signataires d’une tribune de soutien au Dr Barraud publiée cette semaine par Le Point (dont le Pr Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé), « le conseil départemental de l'ordre des médecins de Moselle ne s'est pas contenté de transmettre ces plaintes. Il a choisi de s'associer à l'une d'entre elles. En clair : l'institution censée protéger la médecine, les patients comme les praticiens face aux abus de procédure a pris parti… pour leurs harceleurs, détracteurs et désinformateurs », dénoncent les signataires. Ces derniers déplorent également l’existence d’un conflit d’intérêts et autres éléments perturbants : « Une responsable de l'instance départementale en cause entretient un passif personnel avec le Dr Barraud, ce qui aurait dû la conduire, par devoir d'impartialité, à se récuser de toute intervention dans ce dossier. C'est une exigence élémentaire d'impartialité (…) Cette règle a été piétinée. Il convient également de noter que le président et cofondateur de cette même association, Xavier Azalbert, a été condamné en décembre 2024 pour diffamation envers le Dr Damien Barraud ».
Le risque d’une médecine muselée
Face à ce laxisme de l’Ordre, face à son refus d’utiliser tous les moyens qui lui auraient permis si ce n’est de se défausser en tout cas de rendre une justice dénuée de toute suspicion de biais, les défenseurs du Dr Barraud se désolent, s’inquiètent et dénoncent. « Ce que vit le Dr Barraud n'est pas une procédure disciplinaire normale. C'est une instrumentalisation de l'Ordre des médecins par des militants radicaux. C'est un procès idéologique. Une vengeance », écrivent-ils et après avoir demandé au CDOM de retirer sa décision, ils mettent en garde contre le risque de voir réduits au silence ceux qui œuvrent pour lutter contre la désinformation. « Si nous nous taisons aujourd'hui, qui parlera demain ? Et si l'on sacrifie la vérité, que restera-t-il de la médecine, et de la science, et des mesures de santé publique ? ».
Une philosophie : l’absence de vague
Cette « instrumentalisation » de l’instance que déplorent les auteurs de la tribune était également l’objet de l’analyse de Conspiracy Watch. Pourquoi l’Ordre parait-il si enclin à condamner ceux qui rappellent les dérives des homéopathes, le charlatanisme des marchands de rêve ou les inepties des antivaccins ? Différentes pistes sont avancées : l’Ordre a depuis toujours été considéré comme une institution passéiste, réactionnaire, qui pourrait toujours vouloir préférer l’absence de vague, quitte à sacrifier la vérité scientifique. Il n’aurait également pas su adapter ses interprétations juridiques à l’évolution des modes de communication. « Je ne veux pas faire de l'âgisme mais le monde a changé. C'est difficile d'être jugé pour des affaires ayant un grand impact sur les réseaux sociaux quand ceux qui jugent ne savent même pas ce qu'est un réseau social. », ajoute dans les colonnes de Conspiracy Watch le Dr Jérôme Marty, président de l’Union pour une médecine libre. Au-delà, une possible contamination de certains membres de l’Ordre par des théories complotistes n’est pas à exclure. « L'Ordre peut compter dans ses rangs un petit nombre d'individus affichant des prises de positions antivaccins, complotistes ou adeptes de pratiques de santé dites « alternatives ». Pierre Jouan, trésorier du CNOM depuis 2022, a par exemple soutenu Didier Raoult à de multiples reprises. (…) La même année, Françoise Stoven, représentante des Hauts de France au CNOM, expliquait sur X qu'il était « inutile d'envisager un vaccin » » rappelle Conspiracy Watch qui n’accrédite cependant pas la thèse d’un entrisme complotisme majeur.
L’Ordre, cheval de Troie (malgré lui ?) des procédures bâillon
Ce qui est davantage convaincant c’est la vulnérabilité de l’Ordre face à l’instrumentalisation par les complotistes. Ces derniers ont compris comment utiliser le système des juridictions ordinales pour multiplier ce qui relèvent de véritables procédures bâillon. Ainsi, déposent-ils des plaintes longues de plusieurs centaines de pages et attaquent-ils souvent de façon groupée. Pour juger de l’irrecevabilité de ces saisines, la justice ordinale (malgré des cotisations toujours plus élevées) manque certainement de moyens. « Pour considérer qu'un recours est fantaisiste, il faut qu'il soit non argumenté, à la limite du caricatural », souligne Jean-Paul Markus. « Si les plaintes font plusieurs dizaines de pages, qu'il y a des avocats pour les appuyer, alors l'Ordre n'a pas d'autre choix que de poursuivre. Sur le même principe que le procès-bâillon, ces collectifs instrumentalisent la justice pour intimider les médecins ». Le conseil de l'Ordre peut néanmoins infliger une amende pour « recours abusif ». Mais celle solution n’est que rarement dissuasive.
Des scandales multiples
Sans doute une réforme interne de l’Ordre s’impose-t-elle pour qu’il soit davantage armé pour répondre aux salves des complotistes et pour qu’il puisse mieux protéger ceux qui s’exposent aux pires invectives et assauts. Mais cela sera-t-il suffisant pour sauver une institution dont la légitimité est depuis toujours au mieux discutée au pire déniée. Depuis longtemps, des mouvements ont existé pour réclamer la fin de l’Ordre. Ces groupes se plaisent toujours à rappeler l’origine de la création de l’instance mais surtout en dénoncent l’entre-soi, le corporatisme (comme récemment dans son choix de demander l’annulation du décret élargissant les compétences infirmières) les visions archaïques et les juridictions d’exception. Bien sûr, l’Ordre a su évoluer, ses instances se sont rajeunies et féminisées. Des efforts remarqués ont été accomplis pour reconnaître ses erreurs, par exemple en ce qui concerne son immobilisme face aux dérives sexistes au sein du corps médical. Mais les scandales et révélations douloureuses se multiplient parallèlement. Outre le si souvent cité rapport de la Cour des Comptes de 2019 qui épinglait tant d’irrégularités dans sa gestion et son financement, ces derniers mois, l’impunité assurée par l’Ordre face aux crimes les plus abjects ne laisse que peu de place à la mansuétude. L’affaire Le Scouarnec est à cet égard emblématique de cette suffisance de l’institution ordinale (sa constitution en tant que partie civile ne lui permet pas d’échapper aujourd’hui à une enquête pour non-empêchement de crime) mais n’est malheureusement pas qu’un cas isolé.
De quoi faire grandir un rejet franc chez des médecins qui jusqu’alors pouvaient défendre l’intérêt d’une institution de défense de la déontologie.