Un exemple de péché ORIGINEL des ORDRES de VICHY: l'affaire SCHINAZI (CDOM33)

Article du Journal SUD-OUEST du Mardi 25 février 2020 
(Page 8 et 9 de la version Papier, Rubrique "La Région"  )
Rédaction de Dominique RICHARD - d.richard@sudouest.fr


Déporté à Auschwitz et mort le 25 février 1945, le Dr Sabatino Schinazi pourrait être réhabilité par l’Ordre des médecins qui l’avait exclu.
À l’aube de ses 90 ans, Moise Schinazi, prisonnier des tourments de l’âge, ne sort plus guère de chez lui. Il parle avec des phrases courtes entrecoupées de longs silences durant lesquels il reprend son souffle et le fil ténu de ses souvenirs. Sa parole étouffée par le temps et la fatigue porte peu. Mais sa voix douce laisse parfois échapper des mots qui disent la colère qui sourd toujours en lui. Intacte. 

« Les salopards », murmure-t-il. L’accusation ne vise personne en particulier. Elle englobe tous ceux, nombreux, qui l’ont privé de son père, Sabatino. Celui que l’on appelait « le médecin des pauvres » dans le quartier populaire de Bacalan à Bordeaux et que des gendarmes français sont venus, un jour de juin 1942, arrêter à son cabinet parce qu’il était juif.

Avec sa sœur Elia, Moise est le dernier survivant des neuf enfants du médecin interné pendant dix-sept mois puis déporté à Auschwitz. Il avait à peine 12 ans quand la silhouette paternelle s’est effacée. Dans sa mémoire, les images des jours heureux de son enfance cohabitent avec celle, effroyable, apparue en 2003, lors de la diffusion d’un documentaire sur France 2 consacré à la libération des camps de concentration. 
Une photo prise quelques jours avant son décès le 25 février 1945 montre « le bon docteur » réduit à l’état de squelette peu de temps après l’évacuation du camp, alors sous la menace des Russes. 

À Bordeaux une rue porte son nom et une stèle a été érigée là où il a dispensé le bien. Mais Moise Schinazi attend toujours que l’Ordre des médecins de la Gironde veuille bien reconnaître qu’il a contribué à envoyer son père à la mort.

Banni par l’Ordre
Le 7 octobre 1940, quatre jours après la promulgation des premières lois antijuifs, le régime de Vichy crée l’Ordre national des médecins. Dans chaque préfecture s’installe un conseil départemental. 

Le généraliste retraité Bernard Coadou, qui milite depuis des décennies pour la suppression de cette institution raconte.
"La partie la plus réactionnaire du milieu médical s’investit dans ce nouvel organisme. En Gironde le noyau dur des médecins de l’Action française en prend les commandes avec le professeur Pierre Mauriac »
Dès le mois de février 1941, sollicité par les services préfectoraux pour avis, le conseil départemental s’oppose à ce que le docteur Schinazi puisse continuer à exercer la médecine. Quelques semaines plus tard, il refuse de l’inscrire au tableau de l’Ordre, ce qui en fait un paria. Sous la plume du professeur Mauriac, le frère de François, le futur prix Nobel de littérature, le réquisitoire est sans appel. « Mauvaise réputation », mauvaises fréquentations dans un quartier ouvrier « avec des éléments qui ont fait tant de mal à la France », origine étrangère... Le mandarin demande à ce que la loi du 16 août 1940, qui interdit la médecine à ceux qui ne sont pas nés de père français, s’applique dans toute sa rigueur. Quelques mois plus tard, l’Ordre demande au préfet d’intercéder auprès des Allemands pour faciliter la circulation des médecins dans le quartier de Bacalan. Le nom de Sabatino Schinazi ne figure pas sur la liste. Rejeté par ses pairs, le généraliste de confession israélite devient une proie facile pour les nazis même s’il ne pressent pas le pire. Né de parents italiens, n’a-t-il pas été naturalisé Français en 1930 après avoir épousé une bordelaise ?
Longtemps occultée, sa fin tragique a resurgi en 1998, lors du procès Papon. 
Harcelé par le Dr Bernard Coadou, le Conseil de l’ordre des médecins a fini par ouvrir ses archives. 
-Le Dr Schinazi est « le prototype du métèque dépourvu de tout scrupule », peut-on lire dans l’un des courriers exhumés du professeur Mauriac. 

"D’une façon ou d’une autre, il faudrait organiser une manifestation de repentance", Le Dr Albert Roche qui a dirigé le conseil départemental entre 2012 et 2018, en est convaincu. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? « Comme j’étais président, par ailleurs, du Conseil représentatif des institutions juives (Crif), j’ai eu peur d’être juge et partie. »
Vers une reconnaissance
Une crainte qui n’étreint pas son successeur, le Dr Fabrice Broucas. Le Dr Schinazi n’a pas été le seul à être abandonné par la profession. 

Nous voulons réhabiliter leur mémoire sans rouvrir de vieilles plaies. Il n’y a pas de quoi être fier de ce qui s’est passé même si les médecins n’ont pas été les seuls dans ce cas. » D’ici à quelques mois sous réserve de l’autorisation du Conseil national de l’ordre, Sabatino Schinazi pourrait être pleinement réintégré dans la famille des soignants par l’institution qui l’en avait banni.

Crédit photo principale : Thierry David

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